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Cuba 2015 : pour en finir avec la bouffe

C’est le commentaire grognon le plus récurrent que ramènent de Cuba les adeptes de tout-inclus : « la bouffe était pas bonne ». C’en est devenu un running gag depuis mon premier voyage à La Havane. L’ironie, c’est que je ne leur donne part tort sur toute la ligne; c’est vrai, on ne mange rarement aussi bien qu’ici  dans les restaurants cubains, même en dehors des resorts. À moins de payer, et encore là.

J’ai donc eu l’idée d’énoncer quelques faits à propos de la nourriture – du bon manger! – à Cuba. Ça ne fera changer ses saveurs en rien, mais qui sait, peut-être que ça nuancera un peu cette pauvre et superficielle réputation.

Une gastronomie sans repères

On dit souvent de Cuba qu’elle semble figée dans les années 60. Pour les voitures, les coutumes et les modes, on trouve ça cute. Pour la bouffe, par contre, exigeons le goût du jour!

Pour avoir séjourné à deux maisons d’une « boucherie » de Trinidad, je dois avouer que j’étais toujours plus rassurée de voir du poisson dans mon assiette.

Pour avoir séjourné à deux maisons d’une boucherie de Trinidad, je dois avouer que j’étais toujours plus rassurée de voir du poisson dans mon assiette. Photo : Hugo Rueda.

Il ne faut pas chercher trop loin : la gastronomie est un art qui se développe avant tout d’après une ouverture sur le monde. Hors, et c’est mon hypothèse, Cuba n’ayant pas ou peu accès aux autres cultures et aux références qui permettent de faire évoluer la cuisine, elle traîne de la patte en la matière. Il est donc courant de recevoir un plat décevant… ou amusant, si vous êtes du genre – comme moi – à prendre en riant quelque chose d’aussi absurde qu’une poignée de pinottes brûlées dans une salade ou une fleur dessinée en moutarde baseball sur le bord du plat.

Bizarrement, je n’ai croisé aucun restaurant de cuisine cubaine à Cuba. On préfère sans doute « tenter » de reproduire ce à quoi les gens sont habitués. La folie, ces temps-ci, c’est l’Italien : pizza aux looks variables et autres pâtes trop cuites. Mais… pourquoi?

Car si je n’ai qu’un seul conseil à donner à qui veut s’assurer de bien manger chaque jour à Cuba, c’est bien celui de déjeuner et de souper directement dans les casas particulares.
Une vue sur La Havane, depuis ma terrasse dans une casa de Vedado. Un peu différent de ma ruelle d’Hochelaga.

Une vue sur La Havane, depuis ma terrasse dans une casa du quartier Vedado. Un peu différent de ma ruelle d’Hochelaga.

Les repas typiques que vous prépareront les mamas cubaines – sans vouloir être genriste, mais on est figé dans les années 60, hein – sont toujours simples, mais excellents et très abondants.

Au déjeuner :
  • Un jus frais pressé
  • Du café ou du chocolat chaud
  • Une assiette de fruits (ananas, mangue, goyave, papaye)
  • Des œufs (en omelette ou brouillées)
  • Du pain (le plus souvent très sec – on s’y fait)
  • Les prioprios des casas laissent à notre disposition des breuvages, et on paie ce qu’on a pris avec le total à la fin. Ici : l’importante réserve de Cristal, la « bière de femmes » nationale. C’est un peu comme notre Coors light. Je parlerai de la vraie « bière d’homme » (fuerte!) dans mon prochain billet…

    Les prioprios laissent à notre disposition des breuvages. On paie ce qu’on a pris avec le reste, à la toute fin. Ici : l’importante réserve de Cristal, l’une des bières nationales. Elle est vue comme « la bière de femmes »; j’en parlerai dans mon prochain billet.

    Parfois des petits gâteaux, du fromage ou du yogourt
Au souper :
  • Du riz blanc
  • Des haricots noirs
  • Des légumes (fèves, tomates, concombres)
  • Des plantains ou des patates
  • Un plat de viande ou de poisson
  • Parfois un dessert (flanc, crème glacée)

Un marché pauvre en diversité

« On mange  toujours la même chose? » En effet, passablement. La viande ou le poisson peut différer, mais tous les accompagnements restent les mêmes. Mais les Cubaines et Cubains ont toutefois cette faculté de faire beaucoup avec si peu qu’à chaque repas, la « même chose » peut être présentée assez différemment pour nous faire « oublier » qu’on mange, en effet, passablement la même chose jour après jour.

Et les convives des casas sont nourris plutôt luxueusement, vous le devinerez. Les habitantes et habitants auront à composer avec une libreta qui, comme je le disais dans mon dernier billet, leur permet d’obtenir les mêmes choses de semaine en semaine, de mois en mois. Pour ce qui est des fruits et légumes, on les achète tôt en journée dans les marchés, ou alors quelqu’un passe directement dans les rues – à pied, à cheval ou à vélo – en  criant son inventaire à tue-tête : ne suffit que de l’agripper et de lui échanger ce qu’on veut contre quelques CUP.

Les gens font la file pour manger une glace à la fameuse Copellia, à La Havane. Cuba est d’ailleurs réputée pour sa crème glacée, qui est plutôt un lait – de coco, souvent – glacé.

Les gens font la file pour manger une glace à la fameuse Coppelia, à La Havane. Cuba est réputée pour sa crème glacée, qui est plutôt un lait – de coco, souvent – glacé.

À noter que l’agriculture est chose assez récente à Cuba. Pourtant, ça ne demande pas un bac en environnement pour savoir que le climat chaud et humide est excellent pour ça. C’est peut-être du côté que l’équipement que ça fait défaut : on opère encore la machinerie à l’aide de bœufs. Et des vaches, il y en a en masse; mais je dois mentionner qu’au moment où j’étais à La Havane, une fort mystérieuse pénurie de beurre régnait. Pourquoi? No sé. Souvent, quelque chose disparaît du marché pour un temps, puis revient, hop. Ce n’est pas la peine de poser de question, car à Cuba, así es. C’est comme ça.

Cuba 2015 : contradictoire consommation

Comment tout s’achète-t-il – ou ne s’achète-t-il pas – à Cuba? C’est une question légitime, mais parfois un peu délicate à poser à des gens qui ne vivent pas nécessairement bien dans un tel système. Alors on attend sagement de se faire raconter.

Le texte qui suit est un étalage de ce que j’ai appris lors de mes 17 jours dans différentes villes de l’ouest de Cuba; il n’a pas la prétention d’être truffé d’informations complètes, parce que bien souvent, ce que je sais se termine encore par un point d’interrogation.

Deux monnaies distinctes

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Un joli paladar, à Viñales – c’est comme ça qu’on appelle ces nouveaux restaurants qui ne sont pas gérés par l’État. On y paie la facture en CUC; il est possible de payer en CUP dans les cafeterias, version cubaine des fastfoods.

Même si j’étais près de la population pendant un peu plus de deux semaines, j’ai bien du mal à dire que j’ai vécu avec elle. Ne serait-ce pour l’argent que j’avais dans les poches. À Cuba, vous le savez probablement, deux unités monétaires sont en circulation. D’abord, le peso cubano (CUP) pour le peuple cubain, et le peso convertible (CUC) pour l’étranger. Le CUC équivaut au dollar américain et le CUP, lui, vaut 24 fois moins.

À la base, le but de cette double monnaie était sans doute de différencier l’argent qui circule sur l’île de celle qui arrive d’ailleurs. Mais aujourd’hui, c’est à n’y rien comprendre : ce qui est relativement nouveau, c’est qu’on invite tout le monde à payer avec la « monnaie forte ». Par exemple, un shampoing pourra se détailler à 5 CUC. Une paire de shorts, 23 CUC. Un téléphone intelligent (la grosse mode!), de 50 à 70 CUC. Sur la porte de certains commerces, un écriteau à la main sur le revers d’une boîte de carton nous informe qu’il est – encore – possible de payer en CUP à cet endroit. Bonne nouvelle… parce qu’avec un salaire moyen de 15 CUC par mois (selon le type de travail; à titre d’exemple, un bon médecin reçoit 50 CUC mensuellement), comment peut-on être en mesure de se procurer des biens qui sont vendus à des prix comparables à ceux d’ici?

Produits et services : comment ça marche?

Je disais dans mon dernier billet que le peuple n’avait pas accès à ses belles plages; en fait, vaut mieux le dire ainsi : il n’a pas accès à grand-chose. Depuis ma visite d’il y a 10 ans, les restaurants ont poussé un peu partout, et il n’est plus aussi rare de tomber sur des petits magasins; le tout depuis que le gouvernement a permis, en 2010, aux gens de gérer indépendamment leur petite business – en versant une pas pire taxe à l’État, bien sûr. Ce n’est comparable en rien à ici, mais tout de même, les magasins existent. Whouhou!

Avant, je m’imaginais candidement que l’État donnait l’essentiel de manière égale à chaque citoyenne et citoyen; que c’était ça, le deal. « Les gens sont pauvres, mais au moins, ils ont des choses gratuites. » Oui, mais non. Voici ce que j’ai très grossièrement retenu :

  • Certains points sont désignés pour la cueuillette des items de la libreta. Ici : dans Habana Vieja - le panneau avant indique que du lait est offert gratuitement aux enfants les premiers de chaque mois.

    Certains points sont désignés pour la cueuillette des items de la libreta. Ici : dans Habana Vieja – le panneau avant indique que du lait est offert gratuitement aux enfants les premiers de chaque mois.

    L’éducation et les services de santé sont pour tout le monde
    L’éducation est complètement gratuite. C’est pourquoi il n’y aucun lien entre le niveau d’éducation et la classe sociale à Cuba. Contrairement à ici, aussi, le taux d’analphabétisme est pratiquement nul. Pour ce qui est du système de santé, je ne suis pas certaine de comment ça fonctionne; par contre, je sais que les hôpitaux pour les touristes sont bien distincts. Les médicaments et autres produits de pharmacie sont difficiles d’accès pour la population, mais relativement facile à obtenir pour les gens en visite.
  • Les services de base sont abordables
    Le loyer et l’électricité sont considérés comme des services essentiels et sont donc peu chers. Côté bouffe, Cuba est le seul pays au monde qui fonctionne avec sa libreta, c’est-à-dire un carnet pour obtenir une certaine quantité de nourriture mensuellement. Par contre, la diversité est inexistante. En veux-tu du riz? En v’là. Autant dire qu’on en donne assez pour ne pas crever, ce qui n’est ps une mauvaise chose, mais qui veut se faire un repas moindrement agréable devra sortir son portefeuille.
  • Les biens « superflus » sont souvent hors de prix
    Les choses qui ne sont pas considérées comme essentielles le sont souvent et, malheureusement, elles sont atrocement chères. Notamment en ce qui concerne les produits hygiéniques (en plus d’être difficiles à trouver) et les vêtements. Pour ce qui est des activités, par exemple aller voir un spectacle ou aller danser, deux prix d’entrées sont affichés, et parfois l’entrée est gratuite pour les cubaines et cubain. Dans les bars, l’alcool leur est plus abordable; la moindre des choses.
  • Connect Cuba – celle ou celui qui a osé faire ce graffiti dénonciateur à La Havane n’a pas froid aux yeux, la police (ou plutôt les sentences qu’elle applique) étant redoutée.

    Connect Cuba – celle ou celui qui a osé faire ce graffiti dénonciateur à La Havane n’a pas froid aux yeux, la police (ou plutôt les sentences qu’elle applique) étant redoutée.

    Les services de communication sont payants et contrôlés
    Pour communiquer, tout le monde n’a pas la chance de posséder un téléphone fixe (juste l’objet en soit est assez cher), qui permet de faire des appels au pays uniquement. La preuve : le soir, les gens font la file pour les téléphones publics dans la rue, qu’on peut faire fonctionner moyennant quelques CUP. Très, très peu (pour ne pas dire à peu près pas) de gens sont connectés à Internet – ou plutôt à l’intranet cubain – et on doit se rendre au centre de télécommunications, et payer, pour y accéder. Dernière heure, ou presque : des points de connexion WiFi (!) ont enfin été inaugurés sur l’île.

On pourrait croire qu’une République socialiste assure l’équité entre ses habitantes et habitants. En fait, à peu près tout à Cuba est un cas de « oui, mais non ». Le creux entre les riches et les pauvres est assez phénoménal, ne s’agit de penser à cette petite fille au visage sale qui me quémandait du savon dans un quartier malfamé de Trinidad et aux gens qui tiennent les casas, soignées et confortables, chez qui j’habitais. Aux gens qui se rendent au travail comme des sardines dans la boîte d’un camion à 40 degrés et à ceux qui possèdent une belle voiture avec air climatisée. D’ailleurs, selon le Routard, une Peugeot de l’année, puisqu’importée, vaudrait… 100 000 CUC? Mais qui sont ces gens?

On quitte Cuba avec plus de questionnements en tête qu’on en avait en arrivant. Et c’est naïvement qu’on ressort la liste des « Choses qu’il faut pas que j’oublie de googler en revenant. » Bonne chance.

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