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Cuba 2015 : être une femme

Lorsque je suis allée à Cuba en janvier 2006, l’une des choses qui m’avait marquée, en marchant dans les rues, c’était l’omniprésence des « compliments » qu’on recevait dans la rue, que j’hésite à appeler du catcalling dans ce cas particulier. Ici, la prise de conscience qu’on a développée depuis les dernières années est signifiante. Mais dans un pays « reclus», est-ce qu’il s’était passé quelque chose? J’en doutais. J’avais surtout peur de voir comment la moi d’aujourd’hui allait dealer avec ça.

Mes deux bodyguards à l'observatoire de Trinidad. How menaçants?

Mes deux bodyguards, ici à l’observatoire de Trinidad.

Je ne mentirai pas : être accompagnée de deux garçons me rassurait. Pas que Cuba soit dangereuse; bien au contraire, le taux de criminalité est hyper bas, les gens ont beaucoup trop peur de la police. Mais je me disais que j’allais moins être bombardée des regards et paroles d’inconnus  en marchant auprès de deux jeunes hommes. J’avais raison! Je disais à la blague que c’était sans doute que j’avais dépéri depuis mes 18 ans – mais en fait, dès que je traînais un peu derrière, les guapa, linda et autres bonita fusaient de partout.

Des habitudes et des rôles divisés

Cette nonchalance avec laquelle les hommes – y compris les chauffeurs des taxis dans lesquels je me trouvais et les autobus – klaxonnent les femmes sur la rue est pour le moins troublante. On voit une femme marcher de dos? Pout-pout. Sans même nécessairement la reluquer – et je ne dis pas que c’est mieux, ni pire; je dis simplement que cet automatisme « banal » est étrange. La femme non plus, ne se retourne pas. Elle ne sursaute pas. Certes, ce n’est pas comme ça tout le monde, mais c’est très fréquent, et il ne semble pas y avoir de question qui se pose, d’un côté comme de l’autre. Mais je me verrais bien mal expliquer à un Cubain que d’interpeller une femme en émettant un son ne se fait pas alors que je connais des personnes, ici, qui ne le réalisent pas encore.

C'est très intense, dans les rues de La Havane, au point où j'ai eu la pensée quej'aurais aimé me déguiser en gars, une fois mes amis partis. Par contre, je n'ai pas ressenti cette même « pression » dans les autres villes que j'ai visitées.

Les rues de La Havane sont intenses, au point où une fois mes amis partis, j’ai eu la pensée que j’aurais aimé… me déguiser en gars. Par contre, je n’ai pas du tout ressenti cette même « pression » dans les autres villes que j’ai visitées.

C’est culturel, et on n’y peut rien pour le moment. Il faut l’accepter, prendre en riant certains trucs qu’on ne laisserait pas nécessairement passer ici, qui feraient rouler des yeux. La « galanterie », là-bas, c’est encore très in. Par exemple, on vous offrira – systématiquement, tout le temps – de transporter notre gros sac à dos évidemment trop lourd pour une muchacha. Il ne faut pas y chercher de mauvaises intentions.

Parce qu’on est encore dans les rôles « traditionnels » de l’homme et de la femme. Bien que ça pourrait être pire; les femmes travaillent et j’ai vu énormément d’hommes s’occuper des enfants. D’ailleurs, comme j’y étais en juin, des grandes banderoles affichaient un peu partout la venue de la fête de los papas. Je serais curieuse d’y retourner en mai pour voir si l’engouement est le même pour la fête des mères. Considérant que la famille est une valeur particulièrement dominante à Cuba, j’ai tendance à croire que oui.

Quelques anecdotes en vrac :
  • Je dis souvent que je n’ai pas de plaisir coupable, car j’assume mes goûts aussi médiocres soient-ils; mais c’est faux : j’aime le reggaeton et je m’en sens souillée. C’est dégueulasse. J’invite celles et ceux qui pensent que j’exagère à prendre le temps de mettre les paroles de votre hit caliente favori dans Google Translate. D’ailleurs, Cuba songe à en réglementer la diffusion. (J’étais surprise que je ne sois pas déjà le cas, en fait.)
  • Dans une boutique, mon ami a demandé à une caissière de nous sortir deux trucs derrière le comptoir. Il a payé le sien, puis lui a fait signe que le second était pour moi; que c’était donc moi qui allais le payer. L’incompréhension sur son visage était assez flagrante. Elle a même étouffé un petit rire. J’étais avec un homme qui me laissait payer ma propre crème solaire?
  • Dans une de nos casas, on m’a averti de  bien faire attention aux petites marches sournoises : « les muchachas tombent souvent ». Mauzus qu’on l’a rit, celle-là. Surtout chaque fois que Vince manquait de se planter. Fifi!
  • Il me semble que si je possédais une belle voiture des années 60, coller des silhouettes de femmes nues sur la vitre arrière ne me passerait pas par l’esprit. Des stickers, ça ruine un peu le cachet, non?
  • Je défiais la règle en buvant ici ma première bière d'homme, à Playa Larga.

    Je défiais la règle en buvant ici ma première bière d’homme, à Playa Larga.

    Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de femmes que j’ai vu conduire tout au long de mon voyage. Par contre, on a eu une femme chauffeuse de taxi, une fois. Yé!
  • J’ai été surprise de voir qu’il y avait beaucoup de femmes policières, dans un milieu si genré. Leur tenue m’a aussi étonnée : elles étaient toutes sexy. Très maquillées, cheveux bien mis, en pantalons skinny ou en minijupe. J’en ai même vu une avec des bas collants en filet. Avec la grosse matraque sur le côté, le gun et tout, l’image était spéciale. J’ai demandé à mon ami : « Tu trouves pas que ça fait un peu film de cul? » Il a répondu « Oui, vraiment. » Puis, je me suis sentie mal d’avoir eu cette réflexion. Est-ce c’était moi qui était vraiment sexiste, là? Je ressens encore de l’incompréhension vis-à-vis ce phénomène.
  • Vous connaissez probablement les deux bières locales les plus populaires? La bière de femme (la Cristal – Coors light cubaine) et la bière d’homme (la Bucanero – un peu plus « forte »).
  • On a offert aux garçons de goûter du rhum. On s’est surpris, en voyant que j’allais me risquer à y tremper les lèvres aussi. S’ils savaient…
  • Alors qu’on picolait sur le bord du Malecón, un soir, il y a ce gars, bien intentionné, mais aux propos incroyablement libidineux, qui est venu nous parler de son pays… et des femmes, des femmes et de leur corps – qu’il mimait –, des femmes qu’il trouvait belles, des femmes avec qui il voulait danser, qu’il voudrait fréquenter, de celles qu’il voulait marier : sa future femme n’allait pas être une Cubaine, oh non. Il ne voulait pas d’une fille aux mêmes idées que lui, au même quotidien. Et surtout, il voulait sortir de là.

Une ouverture qui se pointe

J’ai gardé l’histoire du gars libidineux pour la fin, parce que je la trouve frappante. Elle surpasse la simple « anecdote », en fait, elle révèle beaucoup. Jamais il n’a pu s’imaginer que mes deux amis puissent former un couple. Par défaut, j’étais avec Vincent. Il parlait donc davantage des femmes et du plaisir qu’on en tire avec Hugo, qui acquiesçait timidement. Un moment cocasse, tout de même.

Quand je suis revenue ici et que j’ai ouvert mon Facebook, j’ai vu toutes ces photos de profils arc-en-ciel qui célébraient le mariage homosexuel qu’on avait officiellement permis aux États-Unis. Pendant ce temps, moi, J’avais d’ailleurs été particulièrement étonnée, tout au long de mon voyage, de constater qu’une ouverture à l’homosexualité se développait. Certaines célébrations (mariages gais non officiels) ont même eu lieu dernièrement à La Havane. Je me dis que si quelque chose d’aussi avancé par rapport à certains pays puisse être en train d’arriver aujourd’hui à Cuba, eh bien nous sommes sur une bonne lancée pour la suite.

Car c’est ce que je retiens de mon voyage en 2015 : on se pose beaucoup de questions, tout le temps, et on ne sait pas toujours où se situer, c’est vrai; mais de l’espoir, chez les Cubaines et Cubains, il y en a beaucoup. Et c’est ce qui continue d’en faire un peuple fort, un peuple beau. On se revoit dans un autre dix ans.

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